La méridienne du coeur, Aurélia Jane Lee, Luce Wilquin, 2012.
On connaît l’univers en demi-teintes, sentimental et réflexif d’Aurélia Jane Lee : les couleurs pastel lui vont le mieux. Son quatrième et mince roman La méridienne du cœur paru comme les autres chez Luce Wilquin serait un ‘roman blanc’ – roman de l’aube, dit joliment l’auteure – : histoire d’une maturation de l’amour sur fond d’étendues neigeuses ou de page blanche.
La relation amoureuse serait comme un roman : une histoire que l’on écrirait chaque jour comme si ce devait être le premier (ou le deuxième). Mais cette relation n’est-elle pas souvent tissée avec la crainte que l’autre s’en aille, ne nous abandonne, ou avec l’illusion de ‘ne devoir vivre que pour lui’, prétexte à combler le vide de sa propre existence ? Accepter sa foncière solitude, décoder et clarifier les croyances que l’on se fait, sur l’autre et sur soi surtout ; rechercher l’équilibre entre confiance et attachement, cette ‘méridienne du cœur’ ; ‘lâcher prise’ en laissant l’autre être ce qu’il doit être et permettant un bonheur personnel indépendant des sentiments de l’autre… Ces vérités d’amour sont naturellement pertinentes autant qu’utiles à rappeler – et au demeurant analysées avec finesse –, mais l’histoire, démonstrative, s’estompe derrière la théorisation.
Histoire ténue, entre rêve et veille, que Lil, la narratrice, tâche de recomposer en cherchant ce que signifie choisir de vivre avec quelqu’un. En l’occurrence ce Tiago venu d’ailleurs et qui un jour, contre toute attente, la quitte, ne laissant sur la table que six lignes ambigües. Parti pour une autre ? Pourquoi ? Sentiment de culpabilité pour Nil, car, depuis le début, écrit-elle, il y avait la conviction, plus forte que tout, que c’était trop beau, que ça allait foirer et que ce serait de ma faute. Une Nil d’ailleurs perfectionniste en toutes choses et qui voulait être parfaite sur le plan sentimental également : elle n’aimait que pour ne pas déplaire. C’est nous-mêmes toujours qui créons ce théâtre d’ombres où nous nous égarons.
Quand l’autre s’en va, peut-être n’y a-t-il que cela à faire, attendre son retour patiemment plutôt que s’inquiéter et pleurer : j’aurais érigé une pile de livres à côté de ma chaise et j’aurais commencé à les lire, dans l’ordre, de la première à la dernière page, jusqu’au tout dernier en dessous du tas, enfin délivré du poids des autres, et puis je l’aurais vu, lui…
Aimer quelqu’un, ce n’est pas le tenir. Entre le savoir dans sa tête et être capable de le vivre en réalité, il y a un apprentissage parfois douloureux auquel Aurélia Jane Lee aurait pu donner l’ampleur d’une plus longue durée.
Eric Brucher (08/06/12)






