La nuit du monde, Patrick Roegiers, Seuil 2010
Avec La nuit du monde qui vient de sortir aux éditions du Seuil, Patrick Roegiers nous présente un roman jubilatoire. Il met en scène deux fous du langage, sans doute les deux plus grands écrivains du 20ème siècle ; mais roman dont le vrai héros est la langue elle-même. Un livre d’ailleurs dédié ‘à ceux qui lisent’, et j’ajoute : à ceux qui aiment les mots, leurs chatoiements parfois biscornus, les inventions verbales…
En 1922, après la représentation au Ritz d’une pièce de Stravinski qu’ils sont venus écouter, Marcel Proust et James Joyce se rencontrent. Une rencontre réelle, mais qui n’accouche pas de grand-chose, au contraire de ce que l’on aurait pu espérer de la part de deux génies: ils ne se disent quasi rien. Patrick Roegiers refuse cette version et nous en propose une toute autre, imaginaire bien entendu et presque fantasque : les 2 romanciers discutent dans une longue divagation jusqu’au bout de la nuit, jusqu’à plus soif. Car le roman présente un Joyce passablement imbibé, et un Proust toujours maladif, daignant enfin apparaître, enveloppé de 9 invraisemblables manteaux, presque mort de froid au mois de mai. Il mourra d’ailleurs 7 mois plus tard, à 51 ans.
1922 : Proust vient d’apposer le mot ‘fin’ à sa Recherche du temps perdu, et Joyce vient de voir publié son Ulysse. Deux monuments de la littérature mondiale que bien des aspects opposent, mais qui se rejoignent comme les rails parallèles au bout de l’horizon du génie. L’un, Proust, sédentaire et nanti, torturé et tout en délicatesse, qui a fait du Ritz un observatoire en mondanités; l’autre, Joyce, Irlandais fauché et bizarre, exilé vagabond à l’humour salace et souvent peu goûté. Un homosexuel policé et un pudibond grivois … Qu’ont à se dire ces deux virtuoses, ces deux inventeurs d’une langue? Trois millions de choses à propos de leurs manies et phobies (Joyce tellement superstitieux), de leurs problèmes de santé (dents et yeux pour Joyce, innombrables pour Proust, tenant le coup à la morphine et aux injections d’adrénaline !) ; ils parlent d’eux-mêmes, c’est-à -dire de l’univers, ou de la peinture, de la vie ordinaire, de l’encyclopédisme, ou des critiques qui leur sont faites, innombrables, stupides, drôles.
Et Roegiers s’amuse visiblement beaucoup en la compagnie de ces deux virtuoses devenant amis presqu’inséparables : Jim Djoust et Marcel Proyste ou Jim Proyst et Marcel Jouste… Pastiches, jeux d’écriture ou de sonorités, allitérations, onomatopées innombrables (à la Joyce), phrases kilométriques (à la Proust) ou sans ponctuation (à la Joyce encore)… Un régal pour les oreilles, un pétillement devant les yeux. Et Roegiers a le bon goût de n’en pas faire trop, de nous permettre juste de jubiler avec lui.
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Eric Brucher (22/01/10)
Tags: Inventions verbales, James Joyce, Marcel Proust, Pastiches






